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Comprendre : Africains, où allons-nous ?

Cinq (05) tendances lourdes circonscrivent l’avenir, parant l’horizon immédiat d’une clôture orageuse. La première est l’absence d’une pensée de la démocratie qui servirait de base à une véritable alternative au modèle prédateur en vigueur à peu près partout. La deuxième est le recul de toute perspective de révolution sociale radicale sur le continent.

La troisième est la sénilité croissante des pouvoirs nègres. Cette situation rappelle, toutes proportions gardées, les développements qui prévalaient au XIXème siècle, lorsque, faute de pouvoir négocier à leur avantage la pression externe, la plupart des communautés politiques s’autodétruisent dans d’interminables guerres de succession.

La quatrième est l’enkystement de pans entiers de la société et l’irrépressible désir, chez des centaines de millions de personnes, de vivre partout ailleurs dans le monde plutôt que chez eux- volonté générale de fuite, de défection et de désertion ; rejet de la vie sédentaire faute de pouvoir dire la résidence ou le repos.

A ces dynamiques structurelles s’en ajoute une autre : l’institutionnalisation des pratiques du racket et de la prédation, des spasmes brusques, des émeutes sans lendemain qui, à l’occasion, tournent facilement à la guerre de pillage.

Cette sorte de lumpen-radicalisme-à la vérité, violence sans projet politique alternatif-n’est pas seulement portée par les « cadets sociaux », dont l’« enfant-soldat » et le « sans-travail » des bidonvilles constituent les tragiques symboles.

Cette sorte de populisme sanglant est aussi mobilisée, lorsqu’il le faut, par les forces sociales, qui, étant parvenues à coloniser l’appareil d’État, en ont fait l’instrument d’enrichissement d’une classe, ou simplement une ressource privée, ou bien encore une source d’accaparement en tous genres.

Quitte à utiliser l’Etat pour détruire l’État, l’économie et les institutions, cette classe est prêtée à tout pour conserver le pouvoir, la politique n’étant d’ailleurs à ses yeux qu’une manière de conduire la guerre civile ou la lutte ethnique et raciale par d’autres moyens. Mais c’est sur le plan culturel et de l’imaginaire que les transformations en cours sont les plus vives.

L’Afrique n’est plus un espace circonscrit, dont on peut définir le lieu, ou qui cacherait par-devers lui un secret ou une énigme, ou encore que l’on peut borner. Si le continent est encore un lieu, il s’agit bien souvent et pour beaucoup d’un lieu de passage ou de transit. C’est un lieu en train de se dénouer autour d’un modèle nomade, transitaire, errant ou asilaire.

La sédentarité tend à y devenir l’exception. Les États, là où il en existe, sont des nœuds plus ou moins juxtaposés que l’on cherche à enjamber ; des échangeurs et des espaces de passage.

Culture du frayage, donc-surtout pour ceux qui sont en route pour ailleurs. Pourtant, que d’obstacles à surmonter dans un monde désormais cerné de haies et hérissé de murailles.

Pour des millions de ces gens, la globalisation ne représente guère le temps infini de la circulation. Elle est le temps des villes fortifiées, des camps et des cordons, des clôtures et des enclos, des frontières sur lesquelles on vient buter, et qui, de plus en plus, servent de stèle ou d’obstacles tombal-la mort tracée à même la poussière ou les flots ; le corps-objet jeté là, gisant devant le vide.

L’Afrique est désormais en majorité peuplée de passants potentiels. Confrontés au pillage, à maintes formes de rapacité, à la corruption et à la maladie, à la piraterie et à maintes expériences de viol, ils sont prêts à se détourner du lieu natal, dans l’espoir de se réinventer et de se ré-enraciner ailleurs. Quelque chose est en train de jaillir, bouillonnant, violent, du rouet que constitue le désœuvrement des forces vives du continent, la fuite forcenée devant la terrible alternative : rester là, dans l’éclat du dessèchement, et courir le risque de devenir de la simple viande humaine, ou se déplacer, s’en aller, à tout risque.

Ces brusques observations ne signifient pas qu’il n’existe aucune saine aspiration à la liberté et au bien-être en Afrique. Ce désir peine cependant à trouver un langage, des pratiques effectives, et surtout une traduction dans des institutions nouvelles et une culture politique neuve, où la lutte pour le pouvoir n’est plus un jeu à somme nulle.
Pour que la démocratie s’enracine en Afrique, il faudrait qu’elle soit portée par les forces sociales et culturelles organisées ; des institutions et des réseaux sortis tout droit du génie, de la créativité et surtout des luttes quotidiennes des gens eux-mêmes et de leurs traditions propres de solidarité. Mais cela ne suffit pas.

Il faut aussi une Idée dont elle serait la métaphore vivante. Ainsi, en réarticulant par exemple le politique et le pouvoir autour de la critique des formes de mort, ou plus précisément de l’impératif de nourrir les « réserves de vie », on pourrait ouvrir la voie à une nouvelle pensée de la démocratie dans un continent, où le pouvoir de tuer reste plus ou moins illimité, et où la pauvreté, la maladie et les aléas de tous genres rendent l’existence incertaine et précaire.

Au fond, une telle pensée devrait être un mélange d’utopie et de pragmatisme. Elle devrait être, de nécessité, une pensée de ce qui vient, de l’émergence et du soulèvement. Mais ce soulèvement devrait aller bien au-delà de l’héritage des combats anticolonialiste et anti-impérialiste dont les limites, dans le contexte de la mondialisation et au regard de ce qui s’est passé depuis les indépendances, sont désormais évidentes.

En attendant, trois facteurs décisifs constituent des freins à une démocratisation du continent

D’abord, une certaine économie politique. Ensuite, un certain imaginaire du pouvoir, de la culture et de la vie ? Et, enfin, des structures sociales dont l’un des traits saillants est de conserver leur forme apparente et leurs déguisements anciens tout en se transformant sans cesse en profondeur.

D’une part, la brutalité des contraintes économiques dont les pays africains ont fait l’expérience au cours du dernier quart du XIXème siècle-et qui se poursuit sous la férule du néolibéralisme-a contribué à la l’apparition sur la scène publique s’effectue de plus en plus sur le mode du tumulte ou, pis, de tueries lors de bouffées xénophobes ou à l’occasion des luttes ethniques, surtout au lendemain d’élections truquées, dans le contexte des protestations contre la vie chère, ou encore dans le cadre des guerres pour l’accaparement des ressources rares.

Pour la plupart déclassés des bidonvilles, descolarisés, privés de toute certitude de prendre épouse ou de fonder une famille, ce sont des gens qui n’ont objectivement rien à perdre, qui de surcroit sont peu ou prou structurellement à l’abandon-condition de laquelle ils ne peuvent souvent échapper que par la migration, la criminalité et toutes sortes d’illégalismes.

C’est une classe de « superflus » dont l’Etat (là où il existe), voire le marché lui-même, ne savent que faire ; des gens que l’on ne peut guère vendre en esclavage comme aux débuts du capitalisme moderne, ni réduire aux travaux forcés comme à l’époque coloniale et sous l’apartheid, ou encore entreposer dans des institutions pénitentiaires comme aux Etats-Unis.

Du point de vue du capitalisme tel qu’il fonctionne dans ces régions du monde, ils constituent de la viande humaine ployant sous la loi du gaspillage, de la violence et de la maladie, livrée à l’évangélisme nord-américain, aux croisés de l’islam et à toutes sortes de phénomènes de sorcellerie et d’illumination.

D’autre part, la brutalité des contraintes économiques a aussi vidé de tout contenu le projet démocratique en réduisant celui-ci à une simple formalité-un artifice sans contenu et un rituel dénué d’efficacité symbolique.

A tout cela, il convient d’ajouter, comme le suggérait à l’instant, l’incapacité à sortir du cycle de l’extraction et de la prédation dont l’histoire, d’ailleurs, date d’avant la colonisation. Ces facteurs, pris ensemble, pèsent énormément sur les formes que prend la lutte politique en maints pays postcoloniaux.

A ces données fondamentales s’ajoute l’évènement qu’aura été la grande diffraction sociale commencée, au début des années 1980. Cette diffraction de la société a conduit à peu près partout à une informatisation des rapports sociaux et économiques, à une fragmentation sans précédent du champ des règles et des normes, et à un processus de désinstitutionalisation qui n’a pas épargné l’Etat lui-même.

Cette diffraction a également provoqué un grand mouvement de défection de la part de nombreux acteurs sociaux, ouvrant la voie à de nouvelles formes de la lutte sociale-par le bas, une lutte sans pitié pour la survie et centrée autour de l’accès aux ressources de base ; et, par le haut, la course à la privatisation.

Aujourd’hui, le bidonville est devenu le lieu névralgique de ces nouvelles formes de « sécession » sans révolution, d’affrontements souvent sans tête apparente, de type moléculaire et cellulaire, et qui combinent des éléments de la lutte des classes, de la lutte des races, de la lutte ethnique, des millénarismes religieux et des luttes en sorcellerie.

Pouvoir et opposition

Pour le reste, la faiblesse des oppositions est connue. Pouvoir et opposition opèrent en fonction d’un temps court marqué par l’improvisation, les arrangements ponctuels et informels, les compromis et compromissions divers, les impératifs de conquête immédiate du pouvoir ou la nécessité de le conserver à tout prix.

Les alliances se nouent et se dénouent constamment. Mais, surtout, l’Afrique demeure une région du monde, où le pouvoir, quel qu’il soit et sous le sceau du satrape, se dote automatiquement d’immunité. Les choses sont en effet simples.

Le potentat est une loi en lui-même. Sa loi, en bien des cas, est celle de l’extraction et de l’accaparement et, éventuellement, du meurtre. Lourde ossature écrasante et noueuse, il a pour fonction de tisser un lien funèbre entre la vie et la terreur.

En prenant la mort pour la vie et en maintenant les deux (02) termes dans un rapport d’échange aussi infernal que quasi permanent, il peut ainsi renouveler, presque à volonté, des cycles prédatoires dont chacun enfonce chaque fois davantage l’Afrique dans le midi dionysiaque de ce que Bataille appelait la « dépense ».

Achille MBEMBE, Sortir de la grande nuit
L’Inter de Bamako du 15 Avril 2019

 

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