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Dossier : La création du franc malien en 1962

« Depuis le 1er juillet 1962 à zéro heure, la République du Mali dispose de sa propre monnaie ». Cette déclaration du président Modibo Kéita au lendemain de la création du franc malien a mis le feu aux poudres entre lui et ses opposants politiques. Les commerçants ont eu leur part avec l’arrestation de Kassoum Touré dit Maraba Kassoum.

L’histoire de la création du franc malien en juillet 1962 (fabriqué en Tchécoslovaquie) se confond avec l’arrestation de certains opposants au président Modibo Kéita. Arrêtés pour complot anti-malien, Fily Dabo Sissoko et autres Hamadoun Dicko ont été condamnés à mort.

En 1960, juste après l’éclatement de la Fédération du Mali, des signes évidents démontraient à bien des égards que la création du franc malien était en préparation en dépit des protestations de commerçants maliens. Selon le témoignage de Yatouma Sanogo, ancien travailleur à la Régie du chemin de fer du Mali domicilié à Kalabancoura, dès septembre 1960, un Office des changes, chargé de surveiller toutes les rentrées et sorties d’argent du pays, avait été mis en place.

La création de la Somiex, le 25 octobre 1960, et de la Régie des transports, en 1961, avait pour objectif « la diminution du poids des commerçants et des transporteurs traditionnels dans l’économie malienne ». C’est ainsi que frustrés et désabusés après tout ce qu’ils ont fait pour le RDA, des commerçants, à travers leur syndicat, ont adressé une pétition au président du Conseil de gouvernement pour manifester leur mécontentement.

Mais cela n’arrêtera pas l’Etat, car à partir du 1er juillet 1962, l’Agence nationale de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest devait cesser toutes ses activités et le 3 juillet 1962, les signes monétaires en francs CFA n’étaient plus admis comme moyen de paiement. Conséquences : le Mali quitta l’Union monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UMOA).

A en croire M. Sanogo, « après ce délai, des personnes possédant du franc CFA ont été poursuivies soit pour spéculation, soit pour atteinte à la sécurité intérieure et extérieure de l’Etat parmi lesquelles El hadj Kassoum Touré dit Maraba Kassoum, Lahaou Touré, Gaoussou Coulibaly, Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko les 18 et 19 juillet 1962 par les services de sécurité ».

Pour les commerçants, le franc malien, fabriqué en Tchécoslovaquie non convertible, rendait difficiles les relations économiques du Mali avec ses voisins. De fait, le ravitaillement parfois en produits de première nécessité fut compromis.

Les commerçants avaient refusé de faire le change parce qu’ils avaient suivi avec intérêt le marasme économique consécutif à la création de la monnaie guinéenne en mars 1960. Le franc guinéen, qui s’était rapidement déprécié, avait entraîné la ruine du commerce local.

Manifs à travers le pays

Les seconds, qui étaient en majorité des responsables du PSP, ne cachaient pas leur opposition à la création du franc malien. Leur position était partagée par les marchands ambulants et toute cette population flottante vivant de petits travaux dont la situation devenait de plus en plus précaire avec la rareté des produits vivriers.

Mécontents de l’arrestation de leur responsable, Maraba Kassoum, les commerçants et les petits détaillants, se souvient notre interlocuteur, ont marché sur le commissariat central (actuel 1er arrondissement) scandant des slogans hostiles au régime. Les forces de l’ordre, dit-il, ont tiré à balles réelles provoquant des morts, plusieurs blessés avant de procéder à l’arrestation de 196 suspects.

Pour M. Sanogo, ce n’est pas à Bamako seulement que les arrestations ont eu lieu. « A l’intérieur du pays, les arrestations ont continué. Les personnes visées étaient les anciens membres du PSP et, dans certains cas, d’anciens militants du RDA qui n’étaient plus d’accord avec la politique de leur parti ».

Au 26 juillet 1962, selon un document officiel, 335 personnes avaient été interpellées ; certaines seront relâchées, d’autres graciées ou acquittées. Parmi ces personnes arrêtées figuraient Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko, El hadj Kassoum Touré. Ils seront désignés comme responsables des troubles par la Commission nationale désignée par l’US-RDA pour faire la lumière sur ces événements.

Un tribunal populaire, présidé par le commissaire politique Mamadou Diarrah, comprenant 39 jurés, ont jugé les accusés. Le tribunal va siéger pendant quatre jours (24 au 27 septembre 1962).

Fily Dabo, Hamadoun Dicko et El Hadj Kassoum Touré furent condamnés à mort et des acquittements au bénéfice du doute, des condamnations allant de simples peines de prison aux travaux forcés ont été prononcées. Les condamnations à mort, après une lettre de Fily Dabo, Hamadoun et El hadj Kassoum, adressée au président de la République, furent commuées en détention à perpétuité. Mais, le 30 juin 1964, la nouvelle de la mort de Fily Dabo Sissoko et de certains de ses compagnons d’infortune allait se rependre comme une traînée de poudre.

Amadou Sidibé


LE FRANC MALIEN : Attribut de la souveraineté nationale

« Le droit de battre monnaie est l’un des attributs de la souveraineté nationale. Sans indépendance monétaire, il n’y a pas indépendance économique, et partant politique pleine et entière ». Ainsi résumait Seydou B. Kouyaté, l’opportunité de la création du franc malien ».

Le franc malien fut la monnaie du Mali entre le 1er juillet 1962 et le 1er juillet 1984. Monnaie non convertible, c’est-à-dire utilisée uniquement sur le territoire national, les pièces et les billets étaient produits en Tchécoslovaquie. Ayant la même valeur qu’un F CFA au départ, le franc malien a été dévalué en 1963. Une nouvelle dévaluation eut lieu le 6 mai 1967.

Les dirigeants de l’US-RDA ont toujours associé la souveraineté nationale à la monnaie. Lors du séminaire de l’US-RDA en septembre 1962, Seydou Badian Kouyaté, alors ministre, expose les conceptions du gouvernement en ces termes : « Le droit de battre monnaie est l’un des attributs de la souveraineté nationale. Sans indépendance monétaire, il n’y a pas d’indépendance économique, et partant politique pleine et entière ».

Pour Modibo Kéita, président de la République à l’époque, il est impossible de promouvoir un développement économique harmonieux du Mali s’il ne disposait pas de sa propre monnaie. Ainsi il annonce le 1er juillet 1962 à zéro heure que « la République du Mali dispose de sa propre monnaie ».

Dans la création du franc malien, M. J. Bénard, un Français, fut l’un des plus grands conseillers de la République du Mali qui analysa sans complexe la situation économique de la nouvelle République en vue de la création de la monnaie et le premier à travailler sur l’opportunité de la création d’une monnaie malienne.

La décision de créer le franc malien a été prise le 30 juin 1962 par le président Modibo Kéita. Les billets qui étaient en circulation ont fait l’objet de change à la Banque centrale avant le 15 août 1962. Le franc malien est mis en circulation dès le 1er juillet 1962. Le 27 juillet de la même année, les autorités d’alors procèdent au transfert à la Banque de la République du Mali (BRM) des services d’émission de la Banque centrale des Etats de l’Afrique occidentale. Le 2 août 1962, la France ouvre au Mali, à sa demande, un compte courant non débiteur.

Au début de l’année 1964, le gouvernement malien sollicite et obtient la garantie du franc malien par la Banque de France. Toutefois, il refuse tout droit de regard de l’Hexagone sur l’émission de sa monnaie. Le franc malien sera remplacé par le franc CFA le 1er juillet 1984.
Denis Koné

(sources : Notes sur les mesures immédiates de sauvegarde et de décolonisation de l’économie malienne ) (US-RDA).

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ISSA SACKO, CHEF DER FSEG : « Le privilège de battre monnaie a des effets positifs »


Pour Issa Sacko, chef DER à la Faculté des sciences économiques et de gestion (Fseg), la création de la monnaie nationale (le franc malien) n’était pas une mauvaise chose en soi. Seules les querelles entre technocrates et politiciens, dit-il, ont plombé l’essor du FM. Tout en ne niant pas les difficultés inhérentes à l’entreprise, il estime que c’est la mauvaise gestion de la monnaie qui est à la base du retour du Mali au F CFA en 1984.

Les Echos : Quelles sont, selon vous, les circonstances de la création du franc malien en 1961 ?

Issa Sacko : La première raison économique est le contexte économique de l’indépendance du Mali, qui a été un contexte pour le moins tumultueux. A son accession à l’indépendance, le Mali a voulu prendre son autonomie dans différents domaines : militaire, économique et monétaire. Comme tout Etat souverain, le Mali voulait économiquement disposer d’une certaine possibilité de financer son économie en battant sa propre monnaie. La réflexion, pour le régime socialiste de l’époque, était de se dire qu’on ne pouvait pas se développer en domiciliant sa souveraineté monétaire à l’extérieur du pays. C’est ce qui explique fondamentalement dans un contexte économique et politique bien déterminé, les causes de la création du franc malien.

Les Echos :La création du franc malien a-t-il eu des retombées positives sur l’économie nationale ?

I. S. : Il y a eu des effets positifs. Psychologiquement, le privilège de battre monnaie a des effets positifs. Cette autonomie et cette souveraineté peuvent amener la population à savoir qu’elle s’est prise en main et continuer dans ce domaine. Donc, il peut avoir des répercussions sur la production économique. La puissance de la jeune industrie en construction n’aurait pu être possible que si l’on disposait d’une monnaie nationale. Le franc malien a eu des impacts positifs au niveau du financement des grandes infrastructures industrielles. On ne peut pas dire qu’il n’a eu que des effets positifs. Il y a eu effectivement des effets négatifs sur le plan commercial, social, etc.

Les Echos :Pouvez-vous nous citer quelques effets négatifs ?

I. S. : Comme effets négatifs, on peut parler ce qu’on a appelé à l’époque, la querelle entre technocrates et idéologues. Ce genre de lutte a forcément des répercussions négatives sur la psychologie économique. Le retour au F CFA, en 1984, dénote de la mauvaise gestion du franc malien.

Les Echos :La création du franc malien s’est soldée par l’arrestation d’opérateurs économiques et d’hommes politiques. Est-ce que l’avènement de la nouvelle monnaie ne leur plaisait vraiment pas ?

I. S. : Certains d’entre eux ont été pris avec de la monnaie qui n’avait plus cours légal. Le régime a pensé, qu’avec la complicité de la France, ces gens étaient en train de fomenter un complot. Je ne connais pas les détails comme les historiens, mais ce qui est quand même sûr, c’est que des « dioulas » (commerçants, Ndlr) avaient très mal ressenti la création de cette monnaie nationale. Donc, on pourrait supposer qu’il y avait quelques actions qui allaient à l’encontre du bon fonctionnement de cette monnaie. Les répercussions, à ce niveau, n’étaient pas que des répercussions économiques, il y a eu des conséquences politiques qui sont objet de débat jusqu’à nos jours. Non seulement des commerçants ont été arrêtés et envoyés au bail de Taoudénit, mais des hommes politiques comme Fily Dabo Sissoko du PSP ont été aussi embastillés. Les conséquences de la création du franc malien vont au-delà de l’économie pour embrasser le social et le politique.


Les Echos :Pourquoi, selon vous, notre pays est retourné au F CFA en 1984 ?

I. S. : Est-ce qu’il y avait eu réellement rupture ? Le fond de la question est là. Le Mali a battu monnaie, même si de fait en battant monnaie voulait dire théoriquement partir de la Zone franc, le Mali n’avait jamais dit qu’elle avait quitté la Zone franc. Etant toujours dans cette sphère d’influence française, ajouter à cela la mauvaise gestion monétaire et la guerre feutrée entre technocrates et idéologues, on ne pouvait s’attendre qu’au retour au CFA. A ce niveau, même s’il a eu rupture, cela n’a été que pendant un temps très court. Sur le long terme, le Mali n’est jamais parti de la Zone franc. Il a maintenu le lien avec le Trésor français. Dans un contexte de mauvaise gestion monétaire, le retour officiel s’imposait. En fait, cela dénotait d’une mauvaise tenue de l’économie.

Propos recueillis par Abdrahamane Dicko

Les Echos du 05 juin 2009

 

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